
Flashmob "Brother & Sister Act, missionnaires de... par corref
La Conférence des religieux et religieuses de France (Corref) organise, du 27 au 29 janvier, Brother and Sister Act, un rassemblement de ses plus jeunes membres.
600 personnes venues de 160 congrégations participent à cette réflexion sur la vie religieuse, sa visibilité et sa place dans la société.
La vie consacrée est en France un phénomène vieillissant : il y a 1 " jeune " de moins de 45 ans pour 40 " anciens ". En dix ans, le nombre de religieux et de religieuses vivant dans des communautés contemplatives ou apostoliques est passé de 60 000 à 40 000 personnes (28 600 soeurs, 3 800 moniales, 7 500 religieux dont 1 245 moines).
Une chute que ne compensent pas les jeunes venus d’Afrique ou d’Asie, qui représenteraient près de la moitié des moins de 45 ans en France.

De rencontres en coups de main, une vie de religieuse au coeur de la cité de Grigny-2.
Les habitants n’ont pas forcément conscience de l’engagement de leurs "gentilles voisines ". Une discrétion qui pose question aux plus jeunes.
L’appartement est grand et presque vide, les peintures, défraîchies, tirent sur le marron. Sur la table de la cuisine, des boîtes de médicaments et un cendrier plein résument une vie de mal-être et de solitude. Solange (le prénom a été changé) reçoit debout dans sa cuisine enfumée. Cette habitante d’un immeuble autrefois coquet du quartier de Grigny-2 est l’une des " amies " de Maïté, Bernadette et Marie-Armelle, trois religieuses de la congrégation Notre-Dame, installées dans un appartement du dixième étage de la même barre.
" Ce sont les premières voisines avec qui je parle, depuis vingt ans que j’habite là ", témoigne la propriétaire du logement. Allure sportive et sourire avenant, Maïté Barrès, la plus jeune des soeurs, confirme. " Le soir de Noël, Solange était toute seule. Je l’ai emmenée au restaurant du bout de la rue. " Les deux femmes ont " bien papoté ". Il arrive que Maïté lui change une ampoule ou aide pour ses papiers cette célibataire sous tutelle.
C’est aussi par les papiers que les " soeurs du 10e " ont rencontré Awa (le prénom a été modifié) et ses quatre enfants. Originaire du Mali, la jeune femme vit dans un appartement bien tenu au rez-de-chaussée de cette copropriété en voie de dégradation. En riant, Marie-Armelle Girardon, l’ancienne supérieure générale de la congrégation, religieuse depuis cinquante-deux ans, serre dans ses bras le petit dernier et rappelle à Awa qu’elle l’attend toujours pour son cours de français. Maïté en profite pour lui donner les horaires de la bibliothèque de rue, où les enfants d’Awa se rendent les mercredis après-midi.
" Vivre l’Evangile "
Ainsi va la vie de la communauté Notre-Dame, trois femmes de 74, 73 et 46 ans, réunies par leur foi au coeur de cette banlieue populaire. Alors que près de 600 jeunes religieuses et religieux sont rassemblés jusqu’à dimanche 29 janvier en région parisienne pour réfléchir à une meilleure visibilité de la vie consacrée, les soeurs de Grigny vivent leur apostolat, discrètement : de rencontres en coups de main, elles s’efforcent de créer du " lien ", là où les solitudes et les communautarismes se croisent rarement. Leur manière à elles " de vivre l’Evangile ", sans visée directement prosélyte et à contre-courant des évolutions plus clairement identitaires.
Leur installation remonte à 2007. Maïté, alors engagée dans le travail social à Grigny, a souhaité prolonger son expérience en " vivant vraiment avec les gens ". Alors que la plupart de ceux qui habitent ici ne songent qu’à en partir, ses deux consoeurs à la retraite ont fait avec elle le pari " d’être là où sont les besoins d’aujourd’hui ".
Seules ou en collaboration avec d’autres acteurs de la ville, elles assurent donc des actions d’alphabétisation, font de l’aide aux devoirs, des visites à la maison de retraite, animent une bibliothèque de rue, accueillent des enfants défavorisés pour de courtes vacances dans une maison de la congrégation ou s’installent pour de simples " causettes " en bas de l’immeuble...
L’aînée, Bernadette Vallez, ancienne infirmière, accompagne aussi un groupe d’adultes, africains, antillais et laotiens, qui souhaitent se convertir au catholicisme. Il arrive aussi à toutes les trois d’aller chanter lors de messes célébrées à la prison voisine de Fleury-Mérogis pour des hommes " qui ne sont pas tous catholiques ! ". " L’idée est de donner une image vivante du don de soi sans être coupé de la réalité ", explique Bernadette.
Dans l’immeuble, leurs interlocuteurs ont à peine conscience de leur état de religieuses. Il faut dire que la croix qu’elles portent en pendentif sous leur chemisier ou leur pull est particulièrement discrète. " Je n’ai pas besoin d’afficher clair et net ce que je crois, mais de bâtir une vraie relation aux autres ", confie Maïté. Par choix, elles n’ont donc apposé aucun signe distinctif sur la porte de leur appartement. Il faut y pénétrer pour découvrir un intérieur simple et fonctionnel organisé autour d’un " oratoire ". Cet espace de prière se déploie dans ce qui aurait pu être un salon avec vue sur la forêt et les lacs voisins. Les trois femmes y prient chaque jour, seules ou ensemble.
" Richesse "
" Ici, tout le monde prie, sourit Marie-Armelle, mais pour les musulmans, les plus nombreux dans le voisinage, la notion de vie religieuse est une bizarrerie de chrétiens. Souvent, ils ne comprennent pas pourquoi nous vivons entre femmes, sans mari, sans enfants. " Pour Awa, les soeurs sont surtout des voisines " gentilles ".
Pour ces femmes, qui ont vécu en Afrique ou au Brésil, la diversité de Grigny-2 est une " richesse " qui contrebalance la dureté de l’environnement. La voiture de Maïté a été cambriolée quatre fois. Récemment, Marie-Armelle a acheté " un anorak avec plein de poches pour ne plus sortir avec son sac à main ". Malgré ce climat " qui se dégrade ", pas question pour les trois femmes de renoncer " au vivre ensemble, ces liens que l’on crée avec les gens et ceux qu’ils tissent entre eux, parfois grâce à nous ".
Cet " enfouissement " qui fut à la mode après le concile Vatican II (1962-1965) est de moins en moins prisé. Comme les soeurs de Notre-Dame, d’autres communautés perpétuent cette présence discrète et " priante " dans les quartiers, mais les rares jeunes femmes attirées par la vie religieuse (seules 130 Françaises étaient en formation en 2009) penchent davantage pour des communautés nouvelles, plus identitaires, ou contemplatives.
Entrée il y a seize ans dans la congrégation, Maïté est la dernière à y avoir prononcé ses voeux : " Etre, à 46 ans, la plus jeune des 150 soeurs de France, ça fait réfléchir. "" C’est une grosse question pour nous cette difficulté qu’a l’Eglise à faire passer le message de l’Evangile ", confie aussi Bernadette. " Parfois, je trouve dommage que l’on n’ait pas plus l’occasion de parler ouvertement de nos valeurs ", regrette Maïté.
Dimanche 29 janvier, avec les centaines de religieuses venues de toute la France, elle participera à une " flash mob " (" mobilisation éclair ") devant Notre-Dame de Paris. Avec l’espoir, cette fois, de se faire voir et entendre.
Stéphanie Le Bars
© Le Monde
ELLES ont souvent un " trou " de deux ans dans leur CV. Difficile d’afficher les deux années de noviciat - cette période qui prépare l’entrée dans la vie religieuse - lorsque l’on cherche un poste de cadre, d’avocate, de juge ou d’enseignante. Certaines inscrivent " formation théologique ", d’autres " travail dans l’humanitaire ".
Diplômées et " bonnes soeurs ", des dizaines de femmes ont choisi d’exercer un métier " normal " tout en suivant leur vocation, fondée sur la foi et trois voeux : chasteté, pauvreté, obéissance. Cette double vie ne se claironne pas, dans une société où l’affichage religieux relève du privé, et qui, selon les premières concernées, porte encore sur les religieuses un certain nombre de clichés : " L’infirmière piqueuse, la béni-oui-oui, la porteuse de cornette... "
" Je ne m’en cache pas, mais je ne le dis pas. Je préfère que mes collègues me connaissent avant de me poser une étiquette ", témoigne Servane Tafforeau, 34 ans, chargée de recherche dans un cabinet de recrutement et religieuse chez les Soeurs de la retraite.
Sandrine (le prénom a été modifié) est philosophe et forme à l’éthique des professionnels de santé. " Si je suis repérée comme bonne soeur, on ne m’écoute pas, car on croit savoir ce que j’ai à dire sur ces questions. Or je cherche à être crédible et jugée sur mes compétences ", assure la quadragénaire, qui porte sa croix piquée sous son chemisier et calcule, pour ne pas l’afficher, l’échancrure de son décolleté.
Juge pour enfants et religieuse du Sacré-Coeur, Claire (qui souhaite rester anonyme) est discrète sur sa vie privée " par égard " pour ses interlocuteurs, qui viennent la voir en tant que " juge, symbole de la République ". " Sinon, c’est un peu comme si j’affichais des convictions politiques ", explique-t-elle. La plupart attendent le week-end et leurs activités pastorales pour porter une croix bien visible.
" Etonnement "
Une fois dans leur environnement professionnel, le " coming out " survient au bout de quelques mois. Les collègues oscillent en général entre " étonnement ", " indifférence " et " accueil positif ". Et alors ce n’est pas tant le regard qui change que les discussions suscitées par le dévoilement de leur vie religieuse. Des conversations sur les " fondamentaux de la vie ", " l’éthique au travail ", " le bénévolat et la gratuité " (une fois leurs frais personnels payés, les soeurs reversent leur salaire à la communauté) et bien sûr " la chasteté " s’engagent sur le lieu de travail.
Toutes s’interrogent naturellement sur l’apparente contradiction entre leur engagement radical et leur discrétion, qui tend à amenuiser leur témoignage de chrétienne. " Cette question de la visibilité habite nos réflexions ", confirme Claire, dont la congrégation s’interroge sur un retour à un habit religieux. Ce besoin d’affichage identitaire est notamment sensible chez les plus jeunes, adeptes de " l’annonce explicite ". " Et cela se comprend, car il est difficile de rendre compte de sa foi tout seul ", reconnaît Claire.
Car, même si l’évangélisation directe n’est pas leur objectif premier, ces professionnelles espèrent, comme Sandrine, " faire le lien entre l’Eglise et ceux qui en sont loin ". D’où leur choix pour des milieux non confessionnels. " Ma démarche n’est pas d’apporter Dieu en entreprise mais de montrer que l’on peut concilier croissance économique et croissance humaine ", explique Servane. " J’ose espérer que j’exerce mon métier avec une certaine coloration : ma conviction que l’homme est plus grand que ses erreurs ", précise la juge.
" Je mets l’engagement qui m’habite au service de mon client ", estime Marie, avocate de 31 ans spécialiste de la famille. Et tant pis s’ils ne savent pas qu’elle est religieuse. " Dieu est gratuit. C’est un peu de cette gratuité qui passe ", souligne-t-elle. Seule concession à sa discrétion : une statue de saint Yves orne son bureau. Le patron des avocats.
Stéphanie Le Bars
© Le Monde