
Quelqu’un de l’hôtel a pris nos passeports,
nous attendons.
Immense salle presque vide…
Barrière de guichets de la Police des frontières,
et, de l’autre côté, tapis de livraison des bagages.
Nous passons enfin de l’autre côté.
Le photographe voit ses bagages marqués d’une croix :
il va se faire fouiller à la douane,
lentement, mais gentiment !
Nous attendons devant quelques vitrines :
des casseroles -genre Tefal- à 44 dollars,
et des vases… d’un goût différent du mien.
Nous sortons…
Là, assises comme au spectacle, en rang, sur des chaises, des personnes attendent
Et regardent.
Un homme jeune -tout de blanc vêtu-
reçoit un enfant dans ses bras.
L’enfant se blottit.
Onze femmes l’entourent…
Bouquet de mousseline blanche, marron, noire
entourant de beaux visages aux types différents.
Chacune semble vouloir toucher, s’approprier l’homme.
Une femme -après l’avoir touché- se retire
-je jurerais que c’est sa mère-.
Et, sur son visage à la peau un peu flétrie
une larme.
Que du bonheur, dit-on !
Mohammed nous explique l’Islam au Soudan.
Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris.
Pour lui, le fond de la foi islamique ici
est souffi et, donc, pacifique.
Traditionnaliste.
La charia, pour ce musulman, est d’application personnelle :
elle est conversion, prière, amour.
Pour autant, l’Islam, ici, est divisé
et souvent politique.
Trois tendances principales sont représentées :
le parti de l’Umma, le parti démocrate et les frères musulmans.
Ceux-ci se sont divisés à leur tour
en un groupe très traditionnaliste, mais apolitique
dans le mouvement islamique moderne
qui a assumé une partie du pouvoir
au point de le disputer au Président Béchir.
Ceci a occasionné une nouvelle division.
D’un côté, le Congrès populaire
et de l’autre, le Congress National Party,
le parti du Président.
A côté de ces grands clivages existent d’autres tendances :
les salafistes -des militants activistes
liés à l’Arabie Saoudite ;
les chiites, née récemment dans l’université
sous l’influence de l’Iran.
Ils prêchent l’amour pour tous
et la haine de l’Occident.
Il y a aussi les confréries souffies.
Mohammed est persuadé que l’Islam soudanais
est favorable à la cohabitation avec les chrétiens
et sans doute -par l’intelligentsia-.
Proche des mouvements actuels du monde musulman.
Pour lui, les appels à la charia du Président Béchir
rassemblent les musulmans sur une ambiguïté
car chacun comprend à sa manière.
Nous roulons vers Isohe.
Le 4 x 4 est confortable… mais sans climatisation.
A vrai dire, nous formons convoi
avec -devant nous et nous abreuvant de poussière-
Un 4 x 4 de policiers aux uniformes bleu ciel.
La plus grande partie de la distance
s’effectue sur une « belle piste ».
Nous traversons deux ou trois villages
dont un qui semble militaire.
Les villages sont propres, balayés
même si le bord de la route est jonché de bouteille de plastique.
Les huttes sont circulaires.
Leur base est composée d’un mur de briques de terre
recouvertes d’un crépi lisse.
Leur toit de chaume tombe jusqu’à terre ou presque.
Quelques bâtiments plus classiques pour nous
rectangulaires, au toit de zinc,
aux murs peints. Des écoles ?
A proximité, un ou deux troupeaux de zébus et de chèvres.
A vrai dire, de Tarid à Isohé,
il n’y a que trois ou quatre villages
(en deux heures et demi de route -70 km ?-)
et du « bush », du maquis
épineux, quelques mini acacias,
de gigantesques cactus en bouquet,
des tiges de sorgos -grandes herbes sèches-
quelques brûlis.
Quelques vautours…
Un oiseau bleu et vert, effilé
un autre, plus petit, bleu et vert, aux cuissardes rouges
une sorte de perroquet gris, un dick-dick, qui traverse la route.
Trois voitures…
Un vieux blindé abandonné.
Et rien.
Rien que la chaleur, la poussière,
là-bas, quand même, une grande antenne,
et, -en arrivant, la montagne-,
un peu plus de verdure
et une superbe allée d’acacias en fleur.
Les médecins sont de vrais médecins
(peut-être pas aux normes françaises).
Ils sont jeunes… et ne resteront pas longtemps
(il est difficile de vivre ici…)
Ils logent au presbytère
n’ont pas l’électricité chez eux, ni de réseau pour téléphoner,
accès au net difficile,
et les interlocuteurs lettrés sont rares.
L’hôpital dispose d’une belle pharmacie.
Un pharmacien. Un laborantin.
Une belle salle de travail pour la maternité
(elle n’a pas encore servi).
Un bâtiment est presque terminé.
Le reste ?
Vieux bâtiments sans aération ni climatisation
où s’alignent des malades.
Paludisme, tuberculose,
blessures par balles (5 par semaine)…
Et des personnes qui semblent admirables
qui luttent contre le sida, la malnutrition,
que sais-je ?
La morgue est pimpante.
Pendant la guerre, les élèves furent jusqu’à 2000.
Ils sont huit cents
huit cents internes…
Tous ne logent pas en -----
Soixante, quatre-vingts par classe ?
Ils nous font un accueil en chantant.
Leurs cahiers portent la mention de l’U. N. I. C. E.F.
Mais pourquoi je n’arrive pas à ne pas voir
comme une ressemblance
avec les enfants de Sarajevo ?
Il fait nuit.
Nous sommes rassemblés près d’un auvent.
Là-bas, le petit séminaire (22 séminaristes).
Demain, la maison de l’évêque sera là.
Ici, des bureaux pour les services du diocèse
consacrés au développement,
quelques tentes pour loger ceux qui y travaillent…
Et nous écoutons.
Extraordinaire défilé des responsables.
Chacun explique la situation, les défis, les attentes…
La santé, la condition féminine, les problèmes de l’eau,
la formation technique, l’enseignement,
la vie pastorale…
La nuit est maintenant totale,
la méchante petite lampe n’arrive pas à l’entamer.
Malgré un générateur, le silence est impressionnant.
Le ciel forme une voûte d’étoiles
qui rejoint l’horizon
et donne une sorte de densité à notre extrême petitesse.
En France, le ciel est plat et vide.
Nous calculons les années-lumière qui nous séparent des étoiles
et cela ne nous change pas.
Ici, ce que nous expliquent nos hôtes
prend une dimension infinie
Il reste bien des traces du référendum du début janvier.
Jamais le mot « indépendance » n’y est employé.
Les mots majeurs sont peace, sécession, séparation :
« Vote for dignity »
« Vote for freedom »
« Choose your freedom »
Maintenant que le referendum est passé
le mot « indépendance » prend forme.
Elle est belle sous son grand voile jaune,
elle est professeur
et participe à ce « Think tank ».
Ses collègues -tout de blanc habillés-
et couverts de turbans étagés,
nous ont fait part de leur perplexité
devant la division du pays.
Elle prend la parole.
Pour les relations avec le Sud
elle discerne quatre éléments :
la culture.
Elle est la même entre les deux pays.
L’économie
Le sud est lié au nord,
il ne peut pas vivre sans lui.
La vie sociale,
les peuples sont mélangés.
Restent la vie politique et les motivations.
Il faut faire de l’unité une option attirante,
et, pour cela, il faut passer la génération de la guerre,
celle qui a souffert…
Et construire un nouveau Soudan.
Il fait presque froid dans l’avion.
On supporte vraiment une « petite laine ».
Voilà que la porte s’ouvre
une bouffée d’air brûlant s’engouffre.
Il fait quarante degrés à l’ombre
et le tarmac est en ébullition,
bienvenue au 193ème pays du monde !
Il faut y arriver.
La route qui longe le Nil blanc est fermée.
Travaux.
Il faut rebrousser chemin, faire un détour
quitter le goudron….
La rue n’a pas la fantaisie ouest africaine,
les enseignes sont informatives, sans illustration.
Les boutiques sont sévères… et relativement vides.
Un marché déborde d’ananas et de tomates.
Il y a du monde -surtout des hommes-
mais ce n’est pas la foule.
A un carrefour, un immense bandeau lumineux rouge.
Il indiquait, paraît-il, le nombre de jours
avant le référendum.
Nous arrivons au « Da Vinci Lounge ».
Le bord du Nil.
Les siècles coulent avec une certaine vivacité.
Le « lounge » est d’un confort colonial,
notre table est sous un palmier,
et nous dînons d’une perche du lac Victoria,
alors que les felouques remontent le temps.
Le Consul est disert, informé, intéressant.
Il parle bien de lui. Il aime le pays.
Sa femme veille à tout.
Du vin sur une des deux tables
(le vin fut un signe de liberté
Et de résistance à la charia
Et le Consul serait taxé politiquement de ne pas en prendre).
A notre table, par respect pour notre compagnon musulman,
il n’y a pas d’alcool…
Sur le Nil, s’en vont dans le courant
comme de minuscules îles d’herbe verte.
Nous nous sommes trompés d’adresse.
Nous avons été à l’U. N. M. I. S. au lieu d’aller à l’O. H. A. M.
En attendant, nous assistons à la sortie des travailleurs
en fait, des travailleuses.
Des dizaines de sud-Soudanaises
employées aux services et au nettoyage.
C’est marqué sur leur blouse.
Il paraît qu’il existe à Juba des hôtels à 1000 dollars la nuit.
O. N. U. et O. N. G. « obligent ».
Nous sommes logés dans des « containers » très bien aménagés
sur deux étages. En plein soleil.
Climatisés. Quand il y a de l’électricité.
Les générateurs ronronnent et occupent l’atmosphère.
Une sorte de bar en plein air,
d’immenses parasols rouge sombre
avec un petit air d’inviter aux vacances.
Mais…
Le Cardinal Gabriel Wako a soixante-dix ans aujourd’hui.
C’est un homme du sud.
Il est le 7ème successeur de Daniel Comboni,
le fondateur de l’Eglise du Soudan,
cardinal en 2003.
Sa nomination fut regardée à l’époque
comme un hommage aux victimes des guerres du Soudan
et à tout ce qu’il fit pour les aider.
C’est l’homme de l’éducation des enfants déplacés,
l’auteur du programme « Save the saveable »,
c’est l’homme arrêté alors qu’il allait à Nairobi
pour participer aux discussions de paix nord-sud.
C’est l’ancien footballeur,
le musicien à la voix admirable.
Aujourd’hui, la procession de sa messe anniversaire
traverse la désormais inutile annexe de la cathédrale,
grand hangar qui accueillait les foules
avant que les « Sudistes » ne repartent.
La cathédrale aujourd’hui suffit.
Elle est entièrement peinte à l’italienne
et, derrière l’autel, les séraphins (blancs) portent ballerines
et semblent vouloir faire danser la communauté
même si les piliers tendus de velours cramoisi
et les colonnes entourées, elles aussi, mettent du sérieux dans l’ensemble.
Nous sommes trois cents en ce dimanche matin
(ici, le dimanche est un jour de travail comme les autres)
et le Cardinal est là. Fatigué.
Perplexe, peut-être.
Il a construit l’Eglise au Soudan…
Et voici que le Soudan n’existe plus de la même manière.
Au nord, l’Eglise devra inventer une présence en milieu musulman
humble, pauvre, attentive à l’éducation de ses enfants.
Au sud, l’Eglise est appelée à construire le pays
au cœur de l’indigence et de la corruption
elle se doit d’aider à former une élite…
Le Cardinal sourit.
La messe est en arabe. Il chante
et il n’a qu’un message.
En tout temps, en tout lieu, il convient de rendre grâce.
Dieu est là.
Le Ministre chargé des affaires religieuses
(guide and endowment)
veut nous convaincre.
Au Soudan, l’amitié est parfaite
entre chrétiens et musulmans.
La preuve ?...
Il nous fait accompagner à une veillée funéraire
où de nombreux hommes sont réunis
sur des rangées parallèles de chaises (400 places)
sous une tente dressée pour l’occasion.
Certains lisent le journal,
d’autres murmurent entre eux.
Quelqu’un distribue sandwiches et eau.
Nous lisons l’Evangile de Lazare.
Je bénis la famille de Nabil -le mort-
et l’assemblée.
Nous ne savons pas qui est musulman ou catholique,
ni où est le corps !
Elle a sans doute la quarantaine bien mesurée.
Le visage est presque poupin, mais on y sent l’énergie,
les cheveux en feu d’artifice de mèches.
L’anglais est parfait.
Elle est militante jusqu’au bout de l’expression,
une sorte de société civile à elle seule.
Et elle présente le Soudan -son Soudan-.
Généralement, on dit le pays divisé
entre nord et sud, musulmans-chrétiens,
arabes-africains. C’est vrai. Mais cela ne permet pas de comprendre.
Il existe près de 400 tribus avec des cultures différentes.
Cela est vrai aussi. Et les conflits sont réels.
Mais le principal est le rapport entre centre et périphérie.
Le centre accumule les richesses… les périphéries les miettes.
C’est le cas à Khartoum,
mais cela est vrai pour les autres villes.
Le Soudan est pauvre malgré le pétrole.
90 % de la population vit en-dessous du seuil de la pauvreté
et 92 % des Soudanais ont accès à moins de 8 % du P. I. B.
L’exclusion périphérique aboutit à la pauvreté,
la pauvreté au conflit,
le conflit à l’exclusion.
Ou, pour dire autrement, deux économies coexistent,
une économie de substitution, une économie de marché.
Il n’y a pas de passage de l’une à l’autre,
et, de plus, les décisions régulant la macroéconomie
ont été mauvaises
et les grandes crises climatiques
ont touché durement tout l’élevage transhumant.
John Garang (le grand leader du sud
mort accidentellement après les accords de paix)
voulait réfléchir à un nouveau Soudan multiculturel.
En fait, le parti au pouvoir a agi différemment.
Il a traité de manière bilatérale, avec les partis locaux
chaque conflit, un par un
« peace by peace approach »…
Mais ces accords de paix n’en sont pas :
ils n’ont pas de base populaire,
la société civile a été absente
et ils n’ont pas traité du partage des ressources.
Le référendum de 2011 s’est bien déroulé.
A l’étonnement de tous, le gouvernement a accepté.
On ne sait pas pourquoi.
La communauté internationale a validé les élections de 2010
alors qu’elles étaient manifestement truquées
et qu’elles ont largement renforcé le parti gouvernemental :
y a-t-il eu un marchandage :
j’accepte les élections… si lui accepte le référendum ?
Ilham parlerait des heures
mais nous sommes vendredi, jour de la prière
et son neveu vient de mourir.
Les gens du sud veulent aller vers le sud.
Le voyage coûte 200 dollars par personne
et le sud est inorganisé, pauvre. Ils le savent.
Certains reviennent
mais la majorité des sudistes veut aller au Sud et y rester.
A Khartoum, cette majorité vit dans des quartiers d’extrême pauvreté
(certes, en bénéficiant des aides aux personnes déplacées).
Mais les sudistes ne sont pas libres. Ils sont considérés comme des citoyens de seconde zone.
Et ce à quoi ils aspirent,
c’est à la dignité. Même dans la misère.
Dans le hall, la télé est ouverte en permanence
Al Jazeera, en continu, diffuse
sur le bandeau du bus, les nouvelles,
mais aussi la manière de rejoindre la chaîne
de twitter, de capter, d’émettre,
des lieux de manifestations.
Des images de Lybie tournant en boucle
Khadafi, des morts…
Un blessé, qui semble se soulever une dernière fois
pour faire le « v » de la victoire… et tombe.
Quelques vues d’Egypte, de Tunisie
et l’annonce de la démission de Madame Alliot-Marie.
Trois quotidiens sont présents sur le comptoir :
l’un du sud, deux autres d’ici.
Les premières pages sont couvertes d’informations locales,
incompréhensibles à l’étranger.
En page 2 du Khartoum Monitor,
un article sur les 70 ans du Cardinal,
plus qu’élogieux…
La Lybie est en dernière page.
Impression de liberté.
Evidemment, Khartoum est fille naturelle du désert.
Le Nil. Les Nil blanc, bleu y confluent.
Immense. Entouré d’une écharpe verte de maraîchage.
Au cœur, quelques monuments somptueux.
Immenses. Modernes. Beaux.
L’énorme hôtel, hôtel de la révolution (de Lybie)
offert par Khadafi.
Gigantesque fusée dont la coiffe a été remplacée par un serpentin de béton,
haut -sans doute- comme un immeuble parisien.
Plus loin, un monumental ballon de rugby.
Et, plus classique, un parallélépipède,
avec une face bombée comme une voile
dont, au sommet, comme un peigne de câbles
semble soutenir l’ensemble.
Les banques islamiques,
les arbres-palmiers
les ronds-points aménagés
-ici, c’est une sorte de rocher aux singes
avec quelques colombes-.
Les panneaux publicitaires de Coca Cola,
les antennes télé, les paraboles,
la Police du tourisme,
(c’est marqué sur leur voiture)
les stations-service,
(l’essence à 50 centimes)
les groupes assis,
(il paraît qu’ici, c’est un marché
au mariage peu onéreux).
les feux qui annoncent en secondes
le temps qui les sépare du vert
tout cela disparaît doucement.
Mais les distances sont déjà grandes
et il ne faut que quelques kilomètres
pour que le béton se dissolve dans l’étendue,
que le déluge de lumière
et le feu d’artifice de la finale de football
disparaissent dans l’obscurité,
et que les maisons de pisé apparaissent, basses et lointaines
et disparaissent, petit à petit, dans l’immensité.
Les routes sont très larges
flanquées de fossés profonds et sales,
parcourues par des rickshaw à moteur Toyota,
des minibus Daewoo, des bus de vingt places Rosa,
sans fantaisie, sans inscription,
sérieux comme les piétons souvent vêtus de blanc le vendredi.
Petit à petit, la ville s’enfonce dans le désert.
Il paraît que Ben Laden y a travaillé
avec une entreprise dont le nom évoque
la rivière des pierres précieuses.
Des maisons entourent une mosquée,
belle, avec un minaret en fuseau.
Un poste de Police, un lieu de services divers
et cela se reflète…sans fin. Sans fin.
Tout se transforme plus loin en désert.
Il se lève. Il va parler.
Notre délégation occupe une salle de classe.
Murs jusqu’à deux mètres. Grillage au-dessus.
Un peu d’air et beaucoup de bruit de la rue.
Des tables de métal avec quelques restes de peinture bleue,
dDeux méchantes armoires type cantonnement militaire 1950,
chaises en métal… avec fond en corde.
Il est de Nuba… c’est-à-dire du nord.
Il est chrétien et il a peur :
est-ce que les chrétiens vont pouvoir rester ici ?
Cette banlieue n’a ni électricité
ni eau (des voitures à âne en font le service).
Rien n’est facile.
Mais il est maintenant d’ici et pas d’ailleurs.
Il ne connaît pas le sud.
Il craint de ne pas y être admis
et il ne veut pas y aller. Il est du nord.
Mais il est chrétien.
Quelle est sa place ?
Quel type de citoyen sera-t-il autorisé à être ?
Il était professeur dans cette école. Il a dû quitter.
Il gagnait 130 dollars par mois,
il en gagne 200 dans l’enseignement public.
Sa fille est élève ici.
Sa scolarité lui coûte 90 dollars par an.
Mais il ne veut pas qu’elle soit élevée à la musulmane.
Il est chrétien.
Et, au fond, il pense que demain, en rentrant chez lui
il sera une sorte d’immigré. Chez lui.
Ici, c’est un hôtel.
Georges en est la patron grec.
A cette heure du soir… il n’y a que des hommes qui travaillent
dans la salle à manger.
Un grand poster du Sacré Cœur,
et, partout, les télés d’Al Jezeera…
« Vous, Français, vous n’avez aucune idée du Soudan. »
Ilham commence ainsi son exposé.
Vrai ?
Blocage né à Fachoda ?
Ce qui est certaine, c’est que Paris est loin.
Nous passerons par Amsterdam à l’aller et au retour
et par Addis Abeba au retour…
Vous avez dit communication ?
Elle porte une sorte de sari de toile brodée
bleu, avec quelques fleurs jaunes.
Elle travaille -quelques ménages pour 70 dollars par mois-
pour permettre à ses enfants d’étudier.
Elle en a six. Elle ne paye pas l’école :
son mari est parti.
Si elle devait payer, elle supprimerait l’école à ses filles.
C’est sans doute pourquoi l’école ici n’a que 40 % de filles.
Elle parle des autres femmes.
Et même de celles qui vont en prison parce qu’elles vendent de l’alcool
pour avoir un peu d’argent.
C’est tellement important que les enfants puissent étudier.
L’éducation des enfants n’a pas de prix !
Les Français sont largement absents du Soudan.
Sauf Total.
Nous sommes accueillis avec des « enfin ! »…
Mais le sud-Soudan se souvient
de l’affaire Carlos.
Ils pensent que la France a livré des renseignements
et permis ainsi un bombardement de l’O. N. U. par le nord
pour obtenir que le Soudan livre Carlos.
En fait, les pays nord-européens semblent tenir au monopole de leur présence.
Et Carlos est sans doute un prétexte.
Le conseil œcuménique local semble influent.
En tout cas, il est organisé.
Il existait deux conseils jusqu’en 2005,
l’un au nord, l’autre au sud.
La paix de 2005 a permis leur unification.
L’heure est au maintien de cette unité.
Mais le siège va passer de Khartoum à Juba.
En fait, le conseil se donne des missions « simples » :
réconciliation, éducation civique,
rencontre des Eglises,
élaboration de matériel pour la catéchèse en langues
et plaidoyer pour la justice et la paix.
Une de ces réflexions porte sur le pétrole.
Pour que celui-ci ne divise pas.
Le problème du conseil : trouver des ressources.
La cathédrale a été bombardée.
Aujourd’hui, on célèbre sous un auvent.
Et une nouvelle cathédrale est en construction.
Les fondations sont terminées ;
la place des piliers est visible,
des broches de métal y sortent du sol.
L’architecte est en vacances.
Mais -c’est sûr, dit-on-
tout sera terminé pour le 9 juillet.
La cathédrale sera circulaire
et l’évêque a voulu qu’elle soit payée par les fidèles.
Elle sera recouverte d’un toit de zinc.
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