


Le grand couloir enferme… et pourtant, une lumière vient du ciel.
Il est impossible d’avancer directement… il est nécessaire de connaître, de se souvenir.
Pas de haïr…
Les bourreaux sont à peine croqués, les horreurs suggérées…
En fait, la tragédie ici est celle du silence de milliers et milliers de personnes
qui ne demandaient qu’à parler, à chanter, à transmettre
et que l’on a fait taire.
Il ne faut pas se laisser distraire de ce silence,
même lorsque, chrétien, le discours blesse.
Il n’est pas question de nier l’antisémitisme chrétien…
Mais Pie XII est vraiment maltraité,
mais Mit Brennender Sorge est oublié,
mais… Jean XXIII est passé sous silence.
Pourtant, les justes chrétiens sont honorés
et des nuances apparaissent çà et là.
(je pense à l’Italie, à Monseigneur Remond…)
L’important, pour le musée, est ailleurs
dans ce silence.
Un énorme puits…
Un dôme digne d’une cathédrale
rempli de photos et de noms.
Et le silence.
Et, imperceptiblement, monte la voix d’Israël :
« Si je marche au milieu des angoisses,
tu me fais vivre, à la fureur de mes ennemis,
tu étends ta main et me sauves,
ta droite aura tout fait pour moi,
Seigneur, éternel est ton amour. »

La descente vers le Jourdain
entre des collines de cailloux
est totalement désertique.
Nous nous dirigeons vers le palais des Juifs.
(paser el yahud).
Un grillage électrique nous arrête.
Une route, à droite et à gauche, longe le grillage.
De l’autre côté de la barrière,
la route continue.
La Jordanie est à quelques centaines de mètres.
Apparemment, on y construit un village d’églises :
Maronite, melkite, copte, grecque orthodoxe,
Latine.
Nous attendons. Nous avons pourtant un rendez-vous fixé.
Un Express Renault se montre,
là-bas, sur la route, de l’autre côté de la barrière,
et repart.
Une demi-heure après l’heure prévue
une command-car se présente.
Un soldat aux cheveux longs en sort,
ouvre la barrière… et nous entrons.
Nous passons à côté d’un champ de mines
(c’est marqué).
Il est interdit de photographier
(c’est marqué).
Au bout de la route, un terre-plein
bien propre, bien blanc, bien construit,
un auvent (orthodoxe) bâti en dur
(15 mètres sur 24).
Une colombe au fronton…
Un escalier double
descend au Jourdain…
A moins de dix mètres de là,
de l’autre côté, en Jordanie,
un pèlerinage de Coréens chante
et le vent dans les roseaux les accompagne.
Nous remontons vers le terre-plein
du côté d’une sorte de ciborium,
lui aussi en pierre blanche.
L’autel le désigne comme catholique.
Sur le toit, une croix. Sur la croix, un oiseau. Vivant.
Des gardes ont une mitraillette au bras.
L’oiseau regarde, à droite, à gauche. Il vole.
Et va se percher en Jordanie
devant un autre soldat, mitraillette au bras
Et portable à la main.

Ibrahim, c’est un peu le chef des pompiers,
l’assistance sociale,
le juge,
le chef des communautés,
le conseiller,
le directeur d’écoles (il dirige deux écoles),
le défenseur des droits des chrétiens
(tout se passe bien ici
Mais il faut constamment être sur le qui-vive),
l’intermédiaire –quelquefois-
entre la population et l’armée israélienne,
le négociateur avec les Évangéliques
qui préfèrent « draguer » les jeunes chrétiens
que chercher à convertir les musulmans
(ce qui –disent-ils- est pourtant leur mission)
le bénisseur des maisons
(même pour les orthodoxes, dont le curé ne parle que grec),
le planificateur de la bibliothèque
et du centre médical pour handicapés.
Ibrahim est Syrien. Il est prêtre. Il est Franciscain
Et il est le curé de Jéricho depuis six semaines.



L’an dernier, un musulman a tué un chrétien
à Gaza.
Le musulman a été condamné à mort
par le Hamas.
Les chrétiens plaident pour la commutation de la peine
mais le père veut que son enfant soit vengé,
et un groupe d’extrémistes annonce des représailles.
Le sang d’un chrétien ne vaut pas celui d’un musulman
Il faudra payer la différence.
Je ne suis pas sûr qu’il faille aller à Gaza.
Il est 6 heures 30.
La tour de David est déjà là, massive
en face, à certaines poignées de porte
pendent de grands sacs translucides
remplis de dizaines de pains criblés de sésame
dont on ne sent pas l’odeur.
Un Juif pieux médite,
il lit un petit livre
et avance droit, sans trébucher.
La basilique est modeste de taille
grande de beauté simple.
L’entrée est vitrée.
Les visiteurs du Lithos strotos
peuvent passer,
admirer, sans gêner la liturgie.
Aujourd’hui, nous célébrons
et les visiteurs, protégés par la vitre
font des films
et nous prennent en photo :
nous avons l’impression
de ne pas être des gardiens de musée,
mais des spécimens d’une espèce rare
Qu’ils estiment en voie de disparition…
Ce sont des touristes à Jérusalem…
Il pleut sur Jérusalem.
Le ciel est noir.
La blancheur des pavés apparaît
et leur crasse coule à plein flot.
Le pas se fait précautionneux
car tout glisse.
Les boutiquiers ont rentré leurs marchandises
et quelques malins vendent des parapluies.
Il flotte sur la Via Dolorosa,
quelques mots d’italien
chantants et désappointés.
Et pourtant, l’église de la Flagellation est là
et le Lithos strotos
et la rigueur du chemin
et les grandes haltes
proposées par les différentes églises,
et les petites
où un gardien joue avec son ordinateur
et le Saint Sépulcre
et le lieu de la Résurrection
Il pleut sur Jérusalem…
Peut-on célébrer la Passion dans ces conditions-là ?
Nous étions cinq.
Un rabbin, un guide, un ancien avocat, un journaliste
quatre Juifs francophones
et moi.
Nous parlons de la situation…
Ils se définissent comme des optimistes,
mais, au fond, ils ne le sont pas
« Je ne connaîtrai pas la paix de mon vivant ».
Ils côtoient des arabes. Souvent poliment
mais ils ne les connaissent pas. Ils ne les comprennent pas.
Et se définissent
comme une « forteresse assiégée »,
et, de plus, divisée en différents milieux.
Ici, il faut choisir son camp
à défaut de paix
ils croient au développement économique et social
à la vie.
Nous parlons Mur…
Il n’y a pas de mur vers l’Égypte ou vers la Jordanie…
Il est nécessaire pour la sécurité.
« Et puis, les Français ont bien fait cela en Algérie ».
Je fais remarquer que cela n’a pas été un succès
et que l’humiliation peut conduire au terrorisme.
Mes propos –je le sens- sont insupportables.
Et les colonies ?
Le terme de colonies est insupportable, lui aussi !
C’est une question de souveraineté.
Chacun –Juif ou arabe- devrait pouvoir s’établir là où il veut
Et, quand viendra le partage, il devra pouvoir rester… ou partir.
À vrai dire « 70 % des Israéliens sont pour la paix. »
Ils sont pragmatiques.
Ce sont les Palestiniens qui ne savent pas ce qu’ils veulent
et qui ont toujours fait les mauvais choix
(j’ai l’impression que la gauche israélienne reçoit le même compliment).
Et il est vrai, disent-ils, que nous sommes critiques sur la société israélienne
mais même les arabes reconnaissent que nous sommes une terre de liberté.
Nous sommes le peuple d’une religion, et la religion est celle du peuple.
Il y a là une fusion que vous ne connaissez pas en Europe
mais qui nous permet d’affirmer publiquement notre identité.
Et c’est vrai aussi pour les arabes. Et cette liberté est bonne.
Il faut, pour juger notre situation, savoir quelle paire de lunettes on prend,
à partir de quelle époque, sur combien de temps,
à partir de quel lieu…
Le groupe est sympathique… et plus que cela !
Mais je ne peux m’empêcher de penser que les lunettes sont aussi celles du rêve.
Le rêve qui conduit ces personnes ici…
Et qui est devenu, en partie, réalité
et, en partie, pour d’autres, cauchemar !
Uziel est mort en 1944 à Auschwitz.
Il avait quel âge ? 6 ans, 8 ans ? Je ne sais.
Son sourire accueille…
Pour parvenir jusqu’à lui,
il faut franchir l’arche et sa grande inscription
« Je mettrai ma respiration en vous
et vous vivrez
et je vous installerai sur votre sol. » (Ez 37. 14)
Puis, il convient de traverser la cour,
et laisser le grand bâtiment de béton blanc et de verre
et de monter dans le bois.
Chaque arbre y évoque « un Juste »,
une de ces personnes qui ont sauvé des Juifs.
Un peu plus loin, se trouvent une vingtaine de stèles
sur quatre rangs inégaux.
Elles sont brisées,
à leur pied, une broussaille de fer à béton
dressées, comme en attente…
Tracé sur un véritable voile de gouttes d’eau
l’arrosage permet de voir un arc en ciel,
fragile et splendide, toujours renaissant.
Les nazis avaient la force
et voulaient construire un régime de mille ans.
Mais ce qui fut plus fort que la force,
ce qui demeure,
ce sont les arbres, qui disent la vie,
ce sont les gouttes d’eau, qui chantent la vie,
c’est, quand on entre dans le bâtiment,
le sourire d’Uziel…
Pourtant, le noir est presque total,
cinq bougies au milieu d’un jeu de miroirs
et de voiles
répercutent à l’infini la force de la fragilité
pendant que deux voix
égrènent sans fin les noms des enfants morts de la Shoah.
Dans la pénombre, on distingue comme une ombre
mais ce n’est que le reflet de sa propre image
les vivants qui ne savent pas vivre ne sont-ils que des fantômes ?
En sortant, un haut-relief
Korczak et les enfants du ghetto
douze visages plus petits, un visage plus grand.
Comment, moi, n’y verrais-je pas une allusion au Christ Jésus ?
Il est venu nous chercher,
avec son fez rouge (son kiboutch)
sa canne ferrée qu’il fait sonner à chaque pas
et son mobile à la main.
Il nous a conduits jusqu’au patriarcat
en repoussant les gamins et les touristes.
À chaque marche du grand escalier de marbre
un prêtre nous souhaite bon Noël.
dans la salle du trône,
le grand trône surélevé est vide.
Le successeur de saint Jacques est en contrebas
devant son trône de nacre.
Lui aussi nous accueille.
La salle se remplit.
Arméniens apostoliques, Syriens orthodoxes
Coptes orthodoxes, Melkites, Maronites,
Syriens catholiques, Arméniens catholiques,
Chaldéens, Luthériens, Anglicans,
Presbytériens, Baptistes…
Une communauté globale
seul l’Anglican est entièrement en violet
et il n’y a qu’une femme en col romain.
Un moine passe,
offre un petit verre d’alcool à chacun
et un chocolat.
Le Patriarche latin offre ses vœux au Patriarche grec.
Le langage est formel
mais il devient dense en évoquant Bagdad et Alexandrie.
Le Patriarche grec répond.
Lui aussi dénonce les horreurs
et il appelle à la réconciliation.
Il voit un signe dans la présence à la cérémonie de Bethléem
du gouvernement palestinien
et du ministre jordanien des affaires étrangères.
Un moine passe
et offre à chacun un café.
Après un instant de flottement
le Patriarche grec rompt la tradition
et offre la parole à l’archevêque copte…
Celui-ci bafouille un peu, remercie pour les prières
« Le pouvoir de l’amour
Vaincra tous les obstacles. »
Avec son fez rouge
et sa canne ferrée,
le garde nous raccompagne
en répondant au téléphone.
Le mausolée domine une cour de pierre blanche,
c’est un cube de onze mètres de côté
(Yasser Arafat est mort un 11 novembre).
Sur les côtés, deux plates-bandes accueillent arbres et fleurs,
toutes les espèces présentes en Palestine.
A l’intérieur du cube, un cénotaphe,
gardé par deux soldats en grande tenue,
derrière, un olivier…
Et trois arbres morts.
Mais, jouxtant le mausolée,
un bassin bleu dans lequel l’eau coule.
A côté, une mosquée au minaret carré
et un faisceau dirigé vers Jérusalem.
Là où il voulait être enterré…
(je n’ai pas vu le faisceau… mais il faisait jour).
Au rez-de-chaussée, un magasin de meubles (turcs ?)
et un « designer ».
Au premier, le ministère des femmes
et un bureau de documentation sur la femme palestinienne.
Au second, le bureau des négociateurs.
Le discours est simple :
nous voulons un Etat,
nous voulons être à Jérusalem-Est,
nous voulons que le droit des réfugiés soit reconnu.
A vrai dire, nous sommes prêts à accepter un Etat sans armée,
nous sommes prêts à discuter sur les frontières,
et nous savons que la plupart des réfugiés ne reviendront pas…
Israël ne se rend pas compte…
La sécurité ne peut être assurée que par la paix.
Nous savons que les chrétiens ont peur.
Ils ne veulent pas que la « palestination »
devienne islamisation de la société…
Nous le savons, nous sommes chrétiens…
Mais il est vrai que le Fatah n’est pas forcément crédible
lorsqu’il promet un Etat laïc.
Alors qu’on l’empêche de créer un Etat.

Le mur est occupé par trois immenses tapisseries de Chagall :
« La fin des temps », « l’Exode », « le retour à Sion »…
Moïse flotte dans l’air d’Israël
et sa « Loi » imbibe l’atmosphère.
Assise par terre, sur le carrelage,
où les fleurs du pays sont représentées,
une classe de jeunes arabes israéliens.
Le prof explique…quoi ?
Le Ministre des affaires sociales (Ilan Herzog) passe,
il s’arrête… il parle.
Ils sont visiblement impressionnés.

Nous entrons dans la zone aéroportuaire.
L’aéroport lui-même est encore à un bon kilomètre.
Un check point est installé.
On nous demande de nous mettre sur le côté.
Où allez-vous ?
A Paris.
On nous prend nos passeports
et l’on revient dix minutes après…
Sans un mot.
Nous entrons dans l’aérogare.
Paris ? Prenez la file B.
Qu’êtes-vous venus faire à Jérusalem ?
Avez-vous reçu des cadeaux ?
Avez-vous des armes ?
La jeune femme prend mon passeport
va parler à un chef,
revient, me rend mon passeport
et demande que je fasse passer ma valise aux rayons X.
Je place la valise dans la machine ;
petite attente
Elle ressort…
Je dois faire de même pour la fouille
au bout de dix minutes,
une chef me demande de reprendre ma valise
et de refaire la queue devant la machine aux rayons X.
Je refais la queue,
je repars à la fouille…
On me demande à qui appartiennent les livres
qui sont dans la valise
alors que je ne l’ai pas ouverte.
Enregistrement Air France sans problème,
passage à la Police…
« Passeports étrangers »…
20 minutes de queue,
passage dans les arceaux de sécurité…
Après tout, ces formalités n’ont que deux heures…
Et l’avion a une heure de retard :
Encombrement sur Chypre.
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