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Accueil > Actualité, agenda, événements > Le billet Net du lundi > La transmission intergénérationnelle, grands-parents et petits-enfants

La transmission intergénérationnelle,
grands-parents et petits-enfants

MgrDubost
Il m’est impossible d’être objectif sur ce sujet.
Vu mon âge, vous me pardonnerez une complicité certaine avec les grands-parents.
Mais, si je ne peux pas être objectif, c’est aussi à cause de la formulation du sujet : les grands-parents n’ont pas le même rôle quand leurs petits-enfants sont des bébés, des adolescents, de jeunes adultes ou des adultes dans la force de l’âge… et qu’eux-mêmes ont soixante ou quatre-vingt dix ans.

Beaucoup de grands-parents sont des grands-parents heureux. C’est beau la vie ! Mais je trouve que beaucoup de personnes de mon âge sont fragiles et fatiguées, tiraillées qu’elles sont par le soin qu’elles doivent à leurs propres parents, par leur ménage qui quelquefois ne résiste pas à la retraite ou à la vacuité de leur vie, par les soubresauts matrimoniaux de leurs enfants avec lesquels ils doivent alterner des phases de « nursing » au moment où leurs enfants se séparent, et de quasi-rupture quand une autre liaison s’établit.
Et je ne parle pas de la santé…
Il faudrait, en plus, analyser le lien entre parents et beaux-parents, l’harmonie entre leur conception de la vie, la proximité physique, l’ascendance maternelle ou paternelle (surtout en cas de décès ou de divorce), l’évolution de la place de l’homme et de la femme dans la société, la situation économique… et dire encore un mot de la culture des milieux dans lesquels les uns et les autres se meuvent.
Et ce n’est pas fini !
Parler des jeunes, en général, et des petits-enfants en particulier, c’est faire preuve de racisme. Les jeunes ne sont pas une classe sociale homogène, et ne réagissent pas tous de la même manière. Un minimum de typologie serait utile.

Puisqu’il m’est impossible d’être objectif, permettez-moi d’être personnel, sinon provocateur.
Ma réflexion est celle d’un chrétien, mais je pense que nous pouvons être d’accord sur ce sur quoi elle s’appuie.

- 1 - Je me souviens d’un voyage en Chine et de personnes rencontrées lors de promenades à Pékin : le couple de grands-parents paternels, le père, la mère et le couple des grands-parents maternels entouraient un enfant obèse. C’est une parabole du monde moderne. Travaillons encore un peu notre espérance de vie et nous risquons – ou plutôt l’enfant risque – d’avoir 14 adultes autour de lui, 14 adultes prêts à lui donner le meilleur d’eux-mêmes. Cela peut être « bourratif »… surtout s’il a peu de frères ou de cousins pour apprendre les liaisons horizontales et prendre de la distance.

- 2 - Evidemment, je ne parle pas ici des familles monoparentales, mélangées, recomposées, reconstruites, évolutives, beau-parentales. Il y a quelques années, avec un garçon que tout le monde trouvait menteur, j’ai pu dénombrer les 47 personnes ayant une certaine autorité sur lui, qui pouvaient l’aimer en lui donnant une vision du monde et des conseils. Et comme ces personnes ne s’entendaient pas entre elles…

- 3 - Ancien évêque aux armées, j’ai pu constater un fait relativement évident : ce sont les vieux – plus souvent assidus aux élections – qui font partir les jeunes à la guerre. En Allemagne, 1 électeur sur 3 est retraité… Et ce sont nos générations qui ont dépensé plus qu’elles ne gagnent et qui lèguent une dette de 22.000 euros par tête à leurs petits-enfants, comme si nous préférions dépenser leur argent tout de suite plutôt que compter sur leur amour. Je sais bien que mon propos n’est pas entièrement économiquement juste et que beaucoup de grands-parents soutiennent leurs petits-enfants… pour autant, la dette demeure. Et les discours sur les valeurs des vieilles générations en sont singulièrement affectés. Surtout lorsqu’on annonce, pour le futur, la création d’emploi dans le service à la personne, notamment âgée, qui, a priori, ne stimulent pas la créativité.

- 4 - L’avènement des médias et du net, la valorisation extrême de la démocratie et de l’égalité entre les personnes, même dans les domaines autres que la politique, ne valorisent pas l’apport potentiel des vieux. Avant les médias, ils avaient un quasi monopole sur la transmission d’une vision du monde et des savoirs. Ils sont aujourd’hui mis en état de concurrence, non seulement sur les savoirs – ce qui se comprend – mais aussi sur la sagesse de la vie au nom d’un égalitarisme qui n’arrive pas à saisir que l’égalité de dignité doit accepter, dans certains cas, la dissymétrie dans la relation, notamment dans l’éducation. La situation est tellement intériorisée par certains grands-parents qu’ils n’arrivent plus à exprimer ce qui est essentiel pour eux et les fait vivre. Pour que la transmission « fonctionne », il est nécessaire, en temps opportun, non de se braquer sur un contenu, mais de nommer ce qui donne sens à la vie.

Permettez-moi, maintenant, d’exprimer mes convictions de chrétien.

- 1 - Tout d’abord, rappeler que, dans l’histoire humaine, Jésus de Nazareth a été le premier à valoriser la personnalité des enfants… et de ne pas en faire simplement de futurs adultes qu’il fallait dompter à coup de discipline… Quels qu’ils soient, les enfants ne peuvent pas être considérés comme une difficulté ou un problème (même s’ils en posent beaucoup). Ils doivent être aimés et respectés pour eux-mêmes. Je sais que cela va sans dire, mais lorsque l’on constate la pression populaire en faveur de la répression contre les enfants délinquants, on peut penser qu’il est bon de le répéter : ces enfants ne sont pas que ceux des autres.

- 2 - Pour autant, l’amour ne doit pas être captateur… il doit aimer la liberté de l’autre. Khalil Gibran, un poète chrétien arabe, a rendu célèbre cette phrase : «  Vos enfants ne sont pas vos enfants… ». Malgré les apparences – et le reste d’une autre civilisation – nous ne sommes pas chrétiens par naissance ou par héritage. On naît juif (et sans doute la circoncision est un signe que la génération donne place dans le Peuple de Dieu). On ne naît pas chrétien – on le devient. Et on ne le demeure que si on veut le rester.
Notre lecture de l’Alliance de Dieu avec Abraham est symptomatique.
D’une certaine manière, l’Alliance avec Abraham et sa descendance n’est fondée que parce qu’Abraham renonce à sa paternité. Comme pour Isaac, chaque chrétien vit le commencement de l’Alliance par une nouvelle naissance – qui ne doit rien au vouloir de la chair ou de la volonté humaine – qui vient de Dieu.
Le Concile Vatican II a repris cet enseignement en insistant sur la nécessité de la liberté de conscience pour répondre à Dieu… et donc sur la possibilité de refuser l’Alliance des Pères.
Le monde chrétien ne ramène pas l’épouse dans un clan paternel ou maternel…, il demande à l’époux et à l’épouse de partir et de créer quelque chose de neuf…, les grands-parents sont quittés…et, en principe, n’ont rien à voir dans l’éducation de leurs petits-enfants, même si, dans la réalité, ils peuvent jouer un véritable rôle « complémentaire » ou, au moins, de roue de secours. En tout cas, ils doivent aimer la liberté.
Evidemment, l’éducation à la liberté est un art difficile pour tous. – pour les chrétiens comme pour les autres –… Les préadolescents et les adolescents, tout en ayant besoin de leur famille, ont besoin aussi de découvrir qui ils sont et de prendre du champ par rapport aux traditions familiales, ne serait-ce que pour les éprouver. Certes, il existe certains milieux qui arrivent encore à imposer une tradition des valeurs. Mon expérience montre que certains adolescents, plutôt que de se compliquer la vie à réfléchir, semblent les accepter sans (presque) discuter. Incontestablement, certains élaborent ainsi les fondements de leur liberté, mais leur volontarisme explose en vol plus tard, parce qu’ils n’ont pas intériorisé ces valeurs… et il me semble que le chemin normal consiste à accepter – voire à encourager – une sorte de trépied éducatif avec la famille, l’école, et des tiers… et ainsi apprendre aux enfants à réfléchir, à devenir soi.
Je suis frappé dans l’Évangile par l’extrême jeunesse de certaines personnes à qui le Christ donne une responsabilité : le chrétien n’aime pas la liberté pour la liberté, mais pour prendre en charge petit à petit l’humanité. Les normes actuelles et nos convictions sur la sécurité, le refus du risque sont souvent la cause de prise de risque chez les adolescents, en dehors de toute réflexion sur une transmission volontaire : un adolescent a besoin de s’éprouver par lui-même pour grandir. Il a soif de liberté et de responsabilité.
Et il a besoin que nous l’aimions dans sa soif de grandir !

- 3 - La Bible demande à chacun d’honorer son père et sa mère. Sans faire d’exégèse, permettez-moi d’affirmer qu’il s’agit là d’un appel à savoir discerner ce que l’on a reçu (et spécifiquement ce que l’on a reçu de Dieu). Ce Commandement (cette Parole, disent les Juifs), me semble essentiel… et, paradoxalement, donne un rôle très important aux grands-parents… du seul fait qu’ils sont âgés. Le fond du métier de grand-parent, c’est inscrire quelqu’un dans une histoire et de faire découvrir à chacun qu’il est né, qu’il grandit, qu’il vieillit et qu’il meurt. Ceci est sans doute important dans une civilisation urbaine moins sensible aux cycles de la vie et dans une culture qui ne sait pas réfléchir la mortalité (ni la maternité). Il n’y a presque rien à faire pour transmettre ce savoir essentiel… que l’on transmet aussi par sa mort. Pour autant, il est évident que, de raconter l’histoire de la famille, déchiffrer les lieux, rappeler les lieux me semble essentiel. Il est impossible de bien vivre sans découvrir petit à petit quelque chose de son histoire et sans en être fier. L’homme et la femme ne peuvent être eux-mêmes que quand ils prennent conscience d’être héritier de « quelque chose de généreux ».
Dans l’armée, j’ai redécouvert l’importance des rites qui rappellent l’histoire des héros du passé sur le thème : « Vous allez être capables d’en faire autant ». J’ai aussi pu constater combien les Juifs sont redevables à leurs rites de la transmission de leurs croyances. Cela dit, sans doute à tort, nous chrétiens, nous n’attachons pas la même importance qu’eux aux rites, rappelant, à raison cette fois, qu’ils n’ont de signification que s’ils expriment la vérité du cœur.

- 4 - Il ne faudrait pas déduire de ce que je viens de dire que, dans le monde chrétien, rien n’est demandé aux grands-parents en matière de transmission des valeurs et des croyances. Il est, au contraire, beaucoup demandé. Il me suffit de rappeler Dt 4. 8-9 :

«  Et quelle grande nation a des lois et des coutumes aussi justes que toute cette Loi que je mets devant vous aujourd’hui ? Mais prends garde à toi, garde-toi bien d’oublier les choses que tu as vues de tes yeux ; durant toute ta vie, qu’elles ne sortent pas de ton cœur. Tu les feras connaître à tes fils et à tes petits-fils.  »

Moïse croit à la Terre Promise. Il demande à chacun de raconter ce qu’il a vu, ce en quoi il a cru. Mais il sait qu’il ne verra pas la Terre Promise. Ce qu’il lègue, c’est une expérience d’un rapport avec Dieu et un élan.
Cette expérience et cet élan relativisent le monde dans lequel il vit, non pour le mépriser ou le rabaisser, mais pour l’ouvrir sur un futur promis – prometteur – qu’il sait ne pouvoir atteindre lui-même.
Son récit – le récit de son expérience spirituelle – est un récit qui exprime la confiance envers ceux qui vont poursuivre son œuvre.
Pour autant, à temps et à contretemps, il a su aider ses contemporains à traverser leurs déserts, en les obligeant à écouter une Loi qui, pour lui, vient de Dieu… et exprime non seulement les droits de l’homme tels que nous les entendons aujourd’hui, mais la nécessité pour l’homme de s’ouvrir à une transcendance. C’est sa compétence. Et il l’exprime.

Certes, beaucoup, à propos de cette Loi, peuvent avoir des opinions différentes…
Moïse veut apprendre à réfléchir avec des références intérieures à la conscience et à prendre une distance critique avec ce qui est traditionnel ou imposé par le groupe pour, à chaque instant, mettre le bien de l’homme et de Dieu au centre de l’action.

Je vois là un rôle essentiel en matière de transmission des croyances et des valeurs : il me semble que le rôle des grands-parents quand ils le peuvent est, dans une discussion sans rapport d’autorité, de permettre aux petits-enfants de découvrir les repères que, le plus souvent, ils ont en eux-mêmes (les grands refus des adolescents expriment souvent ce qu’il y a de sacré à leurs yeux). Pour cela, il leur faut avoir aussi le courage de dire non quand cela peut être une preuve d’affection : il s’agit d’éviter les deux injonctions contradictoires « Sois libre, fais comme tu le sens » et « Tu ne sais combien tu me ferais plaisir en faisant comme moi ». Moïse sait qu’il y a une Terre Promise. Il sait ce qu’il y a d’essentiel et le dit, mais il ne donne pas de mode d’emploi. Il fait confiance. Au fond, il perçoit dans son peuple de cadets, un « bon espoir » (Aristote), une certaine confiance, une vraie générosité. Et il cherche à l’éclairer comme il peut.
Seulement comme il peut.
C’est cette confiance qui est le fond de la possible transmission.
Les moyens en sont divers : nous avons tout à l’heure parlé des rites, il nous faudrait parler aussi des traditions familiales qui en sont proches (les repas du dimanche, les anniversaires, les coups de téléphone, le témoignage des pratiques, la manière d’être, de s’habiller, d’aimer le monde dans lequel nous sommes…que sais-je ?).
Le fond du problème est de ne pas de centrer sur soi et ses convictions… de les vivre tranquillement en étant le chercheur de l’or qui habite en l’autre, en l’enfant, en lui faisant découvrir… et en l’offrant, dans la prière, à Dieu.
Je sais que cela ne diminue pas les conflits de génération et la gêne que l’on éprouve quand ses convictions ne sont pas les mêmes que celles de ses enfants et de ses beaux-enfants… cette gêne que l’on éprouve quand, au milieu d’une conversation avec les petits-enfants, la clef de leurs parents se fait entendre dans la serrure.
Je n’ai pas de recette, mais…

J’aime la manière de faire de Moïse.
Mais, je vous l’avais dit, je ne peux pas être objectif !

+ Mgr Michel Dubost
Évêque d’Évry - Corbeil-Essonnes
Le 23 novembre 2009

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La Croix